







Le football féminin doit beaucoup à ces pionnières qui, envers et contre tout, ont mis le pied sur le ballon, dans la cour des usines d'armement pendant la 1ère Guerre mondiale. Voici le cadre du livre Le Ladies Football Club, signé Stefano Massini et traduit de l'italien par Nathalie Bauer. Sorti aux éditions Globe en février 2021, puis en version poche aux éditions 10/18 en 2023, quelques mois avant la Coupe du Monde féminine disputée en Australie et Nouvelle-Zélande, ce texte vif a tout de la bonne lecture estivale. Fiction écrite en vers libres, Le Ladies Football Club met en scène une équipe composée de munitionnettes, comme il en a poussé plusieurs dans les usines d'armement britanniques pendant la Guerre 14-18, à l'image du mythique Dick, Kerr's Ladies FC. Nous sommes, le 6 avril 1917. Violet Chapman lance le mouvement en shootant dans une balle, du moins une forme sphérique s'en approchant, ou s'approchant d'un prototype de la bombe “K4”, prototype connu sous le petit nom de “Sister K”. Ainsi naît le onze féminin de l'usine Doyle & Walker Munitions de Sheffield, et ses maillots sous la plume de Stefano Massini. C'est le premier “âge d'or”du football féminin qui prend forme dans ce texte plein d'humour. Orphelins des hommes partis mourir dans les tranchées françaises, les terrains de football vont voir de nouvelles artistes prendre la place. L'opportunité d'être au centre du jeu, ces ouvrières vont la saisir, non sans se heurter à l'ordre patronal, clérical et patriarcal. Onze ouvrières et une balle On découvre onze joueuses aux traits singuliers et hautes en couleurs, parmi lesquelles l'invisible Sherill Bryan, choisie parce qu'il fallait une onzième, Penelope Anderson qui ne s'exprime qu'à base de maximes loufoques; Olivia Lloyd, experte en détournement de citations, telle une situationniste avant l'heure ou encore Haylie Owen, sorte de porte-parole politique, à qui on doit cette tirade marxiste: «Nous courons derrière une balle, oui monsieur. Et puis qu'est-ce qu'une balle? Un objet fabriqué par des ouvrières comme nous, dans des usines comme la nôtre... Sauf que nous produisons des bombes, et elles, des balles pour le football. Et alors? Ce sont des produits. Identiques. Voilà pourquoi je tape dans cette foutue balle, c'est la fille de l'industrie qui nous exploite toutes, dans la sale, l'affreuse pyramide du travail.» Derrière Le Ladies Football Club, on perçoit la dimension prolétarienne d'un football féminin qui prenait «de plus en plus l'allure d'une vengeance féministe». Le succès rencontré par ces équipes va finir par donner quelques sueurs froides aux dirigeants bourgeois de la Football Association. La puissante fédération finira par contre-attaquer en interdisant le football aux femmes. Un siècle plus tard, si le chemin parcouru est évident, ce qu'il reste à faire pour l'égalité l'est tout autant.
Pia Sundhage, la meilleure coach du monde et le boycott de la Maison Blanche
En menant la sélection féminine suisse en 1/4 de finale de l'Euro 2025 disputé à domicile, Pia Sundhage a rempli sa mission. Plusieurs observateurs attribuent cette qualification historique à l'état d'esprit insufflé par la sélectionneuse suédoise à ses joueuses. Portrait d'une figure emblématique du football féminin international. Après avoir été à la tête de l'équipe nationale féminine du Brésil entre 2019 et 2023, Pia Sundhage a pris les rênes de la Suisse en 2024 avec l'objectif de bâtir un projet solide autour de l'Euro 2025. Affronter la sélection espagnole en 1/4 de finale est comme un cadeau, un appel à créer l'exploit. « Les joueuses ont davantage confiance en elles lorsqu'elles sont au top de leur forme », a expliqué Pia Sundhage qui applique les préceptes de management qui en ont fait une des toutes meilleures coachs de l’histoire du football féminin, à la même table que Jill Ellis et Sarina Wiegman. Son expérience fait autorité et la fédération helvète y a vu la figure idéale pour faire passer un cap à l’équipe. Originaire de la région de Göteborg, Pia Sundhage a le football dans les veines. Avant de devenir une coach incontournable, elle a été une des meilleures footballeuses du monde avec une carrière longue de 22 ans. Contrainte, jeune, de se camoufler derrière un prénom masculin pour pouvoir jouer au football, elle a honoré sa première cape en équipe nationale à seulement 15 ans. Avec ses 71 buts en 146 matchs sous le maillot suédois, elle a d'ailleurs longtemps été la meilleure buteuse de la sélection avant d'être détrônée par Hanna Ljungberg, puis Lotta Schelin. Auteure du tir au but victorieux lors de l’Euro 1984, elle est aussi connue pour avoir inscrit le premier but du premier match féminin joué à Wembley. « C’était énorme. Je me souviens de l’émotion d’être sur ce terrain légendaire. Marquer ce but a été un moment fort de ma carrière », a-t-elle raconté plus tard. « Je suis rouge! » Après avoir raccroché les crampons en 1996, elle rejoint le staff de la sélection nationale pour les grandes compétitions, avant de partir aux États-Unis, une des patries du football féminin. Là-bas, elle prend place sur le banc des Philadelphia Charge, puis des Boston Breakers. Elle y est élue “meilleure entraîneur de l'année” en 2003 et forge sa réputation. En novembre 2007, elle remplace Greg Ryan à la tête d'une sélection féminine américaine qui sort d'une décevante troisième place en Coupe du Monde, avec une petite humiliation subie face au Brésil en 1/2 finale. Pia Sundhage est alors apparue comme le visage d'une nécessaire révolution. Celle-ci se traduira par deux médailles d’or olympique (en 2008 à Pékin et en 2012 à Londres) et une finale lors de la Coupe du monde 2011, perdue aux tirs au but face au Japon. Ce que Pia Sundhage a construit aux States, c'est une équipe quasi invincible avec la statistique impressionnante de 91 victoires en 107 matchs, pour seulement 6 défaites. Triompher chez l'Uncle Sam est un paradoxe pour celle qui est connue en Suède pour une certaine proximité philosophique avec le Parti Communiste et son journal Proletären. Certains médias relèvent aussi qu'elle a déjà effectué un don de quelques milliers d'euros au Proletären FF, une équipe de football communiste de Göteborg. « Je suis rouge! », avait-elle d'ailleurs déclaré au média suédois Expressen. « Je ne crois pas au capitalisme. Je crois dans le fait de faire les choses en commun ». Pia Sundhage s'est aussi exprimée sans détour sur son homosexualité, ce qui en fait une voix qui porte pour la cause LGBTQ+ dans le sport. « Si les gens me posent la question, je réponds: “Oui, je suis lesbienne”, et c’est comme ça. Je n’ai jamais eu de problème à cause de cela… C’était difficile quand j’avais vingt ans en Suède, mais je m’en fichais. C’est moi. À prendre ou à laisser. » Une manière de ne laisser aucune prise aux conservateurs, une source de force, encore plus à la tête de la sélection américaine. « Pas son genre de papoter gentiment avec George W. Bush » Les succès de l'équipe nationale américaine lui vaudront d'être invitée à la Maison Blanche. Elle refusera une première fois de s'y rendre, invitée par George W. Bush avec l'équipe, après la victoire aux JO 2008. Elle s'offrira le luxe, trois ans plus tard, de récidiver en déclinant l'invitation de Barack Obama. « Qu'est-ce que j'irai faire là-bas? », avait rétorqué Sundhage à ceux qui l'avait questionnée à ce sujet. « C’est une décision facile, je ne suis pas intéressée, et je ne trouve pas cela amusant ». Serrer la main des présidents américains qui répandent la guerre en Afghanistan et en Irak, ce n'est pas trop la tasse de thé de cette immense fan de Bob Dylan. Ceux qui la connaissaient vraiment à l’époque n’ont pas été surpris. Pour Ivar Andersen, rédacteur du journal Dala-Demokraten, « c'est une socialiste convaincue, ce n'est pas son genre d'aller à la Maison-Blanche pour papoter gentiment avec George W. Bush. Pia connaît ses convictions politiques ». Des idées solidement ancrées à gauche qu'elle a su transposer dans le monde du football capitaliste avec un management réputé bienveillant, sécurisant et structuré. Pour tirer le meilleur des individualités, elle travaille beaucoup sur la confiance en soi. « J’essaie d’utiliser mon langage corporel pour souligner ce qui est positif. Je cherche les choses réussies, plutôt que de corriger constamment les erreurs », a-t-elle expliqué en 2011 dans une interview. Une pionnière Dans sa carrière, Pia Sundhage a su tirer le meilleur de joueuses aussi iconiques que Megan Rapinoe, Abby Wambach et Hope Solo aux États-Unis, ou encore Marta et Cristiane au Brésil. On lui reconnaît une grande capacité à gérer les égos et à fédérer autour de son projet. Elle privilégie les valeurs collectives, l’intelligence de jeu, et la progression mentale des joueuses, ce qui en fait une formatrice autant qu’une tacticienne. Un de ses outils est le ratio de “sept retours positifs pour une critique négative”. Ce qui ressemble sur le papier à une formule magique dérivée de la psychologie positive entrepreneuriale a pour effet de limiter la peur de l’erreur chez les joueuses et de débloquer la prise d’initiative. Ivar Andersen a plaidé dans une tribune pour que Pia Sundhage soit nommée sélectionneuse de l’équipe masculine. Mais même en Suède, le monde du football n'est pas prêt pour ce type de chamboulement. Pas encore.

Parole à la défense: petite histoire politique du catenaccio
Système de jeu bien précis qui a longtemps, pour le meilleur comme pour le pire, fait la renommée des équipes italiennes, le catenaccio appartient désormais à l'Histoire. Remontons aux sources d'un système tactique passé des mains des plus faibles à celles des plus forts, avant de disparaître sous le rouleau compresseur du football moderne. La victoire de la Squadra Azzura au Mondial 82, à la faveur d'une organisation défensive étanche, lui a permis d'atteindre son apogée sous sa version modernisée: la Zona Mista. Mais pour la plupart des observateurs, c'est bien le catenaccio qui a été célébré à cette occasion. Les deux principales forces parlementaires de l'après-guerre, les démocrates chrétiens et les communistes, avaient applaudi de concert. “San Catenaccio” titrera d'ailleurs le lendemain le journal La Repubblica, dans un élan de fierté patriotique, sous la plume de Gianni Brera. L'emblématique journaliste sportif a plaidé très tôt en faveur de ce système, dont il a inventé le nom, bien avant qu'Helenio Herrera ne le fasse voyager en Europe et ne le consolide comme un symbole du jeu “à l'italienne” et son mythe de la victoire 1-0. Le football italien a longtemps traîné le catenaccio comme une “mauvaise réputation”, synonyme de mentalité anti-sportive visant à casser le jeu de son adversaire. “Aucun système tactique n'est plus célèbre que le catenaccio. Pour des générations entières, ce mot représente le football italien dans tout ce qu'il a de plus paranoïaque, de négatif et de brutal”, écrit Jonathan Wilson dans son monumental La Pyramide inversée. Au rang des reproches: ralentissement du jeu, primauté excessive du résultat et prise de risque minimale. Derrière les représentations et les caricatures, les premières expériences de catenaccio sont pourtant le fruit d'équipes cherchant un chemin pour déjouer la supériorité évidente des grosses écuries. Gianni Brera estimait que les Italiens, éprouvés par les difficultés de l'après-guerre, souffraient d'un déficit physique par rapport à d'autres nations et qu'il leur était nécessaire d'opposer de la cohésion, doublée d'un certain art de la roublardise. La philosophie du catenaccio repose aussi sur le postulat que la défense dispose d'un avantage stratégique sur l'attaque. Comme l'enseigne la théorie militaire de Clausewitz, une position est plus facile à conserver qu'à conquérir. Ce catenaccio originel est en fait une métaphore de la résistance. Le philosophe marxiste Toni Negri dira à ce propos dans une interview accordée à Libération en 2006: “C'était la lutte des classes: on était faible et on devait se défendre”. Le “verrou suisse”, l'idée de Karl Rappan Avant d'être un ciment d'unité nationale, le catenaccio a eu plusieurs vies. Plus qu'une invention sortie d'un seul cerveau, c'est le résultat d'une succession d'expérimentations tactiques. Dans son livre Calcio, history of italian football, John Foot parle de “catenaccio primitif” pour identifier les premiers schémas défensifs recourant au libero, avant même que le terme ne soit inventé par Brera. Ce joueur “libre de toute tâche de marquage” formant la charnière avec le stoppeur, est la pièce-maîtresse du catenaccio. Ce poste a vu le jour dans les années 30 et est en fait un héritage direct du “verrou suisse”. On doit cette innovation à l'entraîneur autrichien Karl Rappan. Après s'y être essayé dans l'anonymat du championnat helvète, c'est à la tête de la Nati, dans les années 30, qu'il obtiendra ses résultats les plus convaincants, notamment en éliminant l'Allemagne nazie lors du Mondial 1938, organisé en France. Le technicien peaufinait son système depuis quelques temps et avait pu en mesurer l'efficacité face à l'Angleterre en amical, quinze jours avant le début de la compétition. Son idée? Remodeler le 2-3-5 classique en un 4-3-3 défensif. Pour remédier aux failles de son équipe et contenir les assauts adverses, Rappan renforce son assise en reculant deux joueurs. Il repense ainsi sa ligne arrière en postant un de ses deux centraux dans une position reculée, comme une soupape de sécurité. Appelé à être toujours placé entre son but et le ballon, ce proto-libero, la presse suisse l'a nommé le “verrouilleur”. Celui à qui on a confié la clé du cadenas. Pour la Suisse de Rappan, c'est le rugueux Severino Minelli, déjà utilisé dans ce rôle au Grasshopper Zurich, qui aura ce rôle. Mais sur le moment, la presse n'a pas semblé relever la prouesse tactique. Selon Jonathan Wilson, “le verrou ne fut jamais considéré autrement que comme une curiosité, un moyen pour les équipes inférieures de frustrer les meilleures, rien de plus”. Il serait d'ailleurs sûrement tombé aux oubliettes sans ce succès en Coupe du Monde, écrivant une de ces pages légendaire de l'histoire du football et infligeant un premier revers symbolique au IIIe Reich. D'une arme d'outsiders à une arme de dominants Dans la Botte, c'est Gipo Viani, entraîneur de la Salernitana, qui est connu pour avoir systématisé l'emploi du libero après-guerre. Il faut faire face à la domination écrasante des équipes du Nord industriel, plus riches et capables de recruter les meilleurs joueurs. Dans une Italie qui n'a d'yeux que pour le jeu flamboyant du Grande Torino, la réussite du “Vianema” est très relative. Il n'empêchera pas la Salernitana de descendre, ni d'encaisser un mémorable 7-1 face à ce Torino qui a survolé ce championnat – à la fois meilleure attaque (125 buts) et meilleure défense (33 buts) – de la saison 1947/48. Tableau d'une époque où la meilleure défense était réellement l'attaque. Lors de la même saison, c'est du côté de Trieste qu'est venue la surprise du “patron”. Le catenaccio de Nereo Rocco, jeune coach de 35 ans, mènera la Triestina sur la deuxième marche du podium de la Serie A, ex æquo avec la Juventus et le Milan AC. Après avoir rodé sa philosophie à Trieste, Nereo Rocco obtiendra une mythique 3e place avec Padoue lors de la saison 57/58. Le coach fait du catenaccio l'arme idéale des équipes moins calibrées sur le papier. Cette position assumée a été résumée dans une anecdote. Avant un match face à la Juventus, à un journaliste qui lui a lancé un mécanique “Que le meilleur gagne!”, Rocco aurait rétorqué “Espérons que non!”. Au même moment, tandis que le Brésil popularise le 4-2-4 et que les défenses en ligne se développent, les grandes équipes italiennes commencent, elles aussi, à s'approprier le catenaccio. L'arme des outsiders devient progressivement celle des dominants. Une réappropriation “bourgeoise” presque logique dans un football qui se rationalise à mesure qu'il se modernise. Nereo Rocco, passé sur le banc du grand Milan AC, contribuera beaucoup à en faire un modèle hégémonique. En réalité, la transition vers la période de domination du catenaccio sur le football italien avait déjà été amorcée par le scudetto de l'Inter Milan d'Alberto Foni, lors de la saison 52/53. Foni avait installé Ivano Blason en libero, souvent présenté comme le premier vrai spécialiste du poste. Un succès qui avait été accueilli par le scepticisme d'une péninsule qui n'était pas encore culturellement acquise au dogme défensif. Le public déplorait son style anti-spectaculaire. Le football transalpin commençait à peine à faire le deuil du Grande Torino, dont la quasi totalité de l'effectif avait été décimé lors de la tragédie de Superga le 4 mai 1949, et de son football résolument tourné vers l'offensive. L'Histoire associe surtout le catenaccio au nom d'Helenio Herrera. À la tête de l'Inter Milan, l'entraîneur argentin, fils de réfugiés anarchistes espagnols, multipliera les titres entre 1963 et 1966, dont un triplé – Championnat, Coupe d'Europe, Coupe Intercontinentale – en 1965. Cet Inter est une machine physique, mais il ne s'agit pas “seulement” de maîtriser l'art du marquage individuel. Une de ses marques de fabrique est l'utilisation de Giacinto Facchetti comme latéral offensif, au sein d'une défense où Armando Picchi est connu pour gérer la profondeur à la perfection. C'est aussi le premier relanceur dans ce plan de jeu basé sur le “contropiede”, la contre-attaque. L'Inter d'Herrera disposait aussi, au milieu, d'un distributeur hors pair avec Luis Suárez, dont le jeu long pour lancer Corso, Mazzola et Jair, faisait beaucoup de mal à l'adversaire. Comment est mort le catenaccio Comme sa création, sa disparition sera aussi le fruit d'un processus. La défaite de 1970 face au jeu offensif flamboyant de la sélection brésilienne, mettra en lumière les limites du marquage individuel, face au mouvement du “football total”. Perfectionnée à la fin des années 1970 par Giovanni Trapattoni à la Juventus et Luigi Radice au Torino, la Zona Mista lui apportera des retouches avec l'intégration du marquage en zone et un meilleur sens du pressing. Ce qui vaut souvent à la Zona Mista d'être présentée comme une synthèse entre le catenaccio italien et le “football total” néerlandais. Le coup de grâce sera porté par le Milan AC d'Arrigo Sacchi qui scellera le sort du libero et du marquage individuel, avec sa défense en ligne et en zone. C'est une rupture majeure qui fera de son Milan AC l'un des tous meilleurs clubs européens. Si les caractéristiques majeures du catenaccio ont disparu, son héritage perdure dans l'imaginaire et dans le commentaire médiatique qui feraient planer son fantôme au-dessus du moindre bloc bas.

Indonésie: le FC Rainfall utilise le terrain de football comme un terrain de lutte
Depuis quelques années, l'Indonésie voit l'émergence de clubs alternatifs opposés à la fédération officielle (PSSI) et au gouvernement. Le FC Rainfall est probablement le représentant de ce mouvement avec le projet le plus avancé. Ramadhan Sigih Pratama nous en parle dans cet article initialement publié sur le média Halimun Sakala. Ce n’est pas un phénomène nouveau que les terrains de football deviennent des champs de résistance face à l’arbitraire du pouvoir. Il suffit de jeter un regard sur l’Histoire, en 1930, quand un ingénieur civil a tenté d’insuffler un esprit de lutte en fondant une fédération destinée à s’opposer au gouvernement colonial néerlandais. Son nom: Soeratin Sosrosoegondo. Sous l’administration coloniale néerlandaise, la fédération de football indonésienne – aujourd’hui appelée PSSI (Persatuan Sepak Bola Seluruh Indonesia) – cherchait à s’opposer au pouvoir à travers le football. Outre le rejet de toutes les formes d’oppression, elle combattait également la commercialisation du football menée par les autorités des Indes néerlandaises. La popularité croissante du football parmi la population locale était exploitée par le gouvernement colonial pour engranger des profits considérables. De plus, les Néerlandais interdisaient aux indigènes de participer à l’industrie du football, entièrement contrôlée par la fédération coloniale NIVB (Nederlands Indische Voetbal Bond). Celle-ci n’accordait qu’aux Européens blancs le droit de jouer au football. Les indigènes en étaient exclus sous prétexte d’une prétendue inégalité de niveau entre autochtones et Européens. Il s’agissait évidemment d’une discrimination flagrante envers les Indonésiens. Face à cela, le dégoût du peuple indigène envers le gouvernement néerlandais ne faisait que s’amplifier. À cette époque, le football avait progressivement cessé d’être un divertissement pour toutes les couches de la société. Quittons un instant l’époque coloniale. Près d’un siècle plus tard, en 2023, naît un club de football issu de la base, fondé par ses propres supporters, nommés les Deer Troops. À l’image de Soeratin, ce club alternatif originaire de la “Ville de la Pluie” porte aussi un esprit de résistance par le football. Il s’appelle FC Rainfall: une équipe alternative qui veut offrir une antithèse à l’industrie du football indonésien qui est selon eux gangrénée par la corruption, la commercialisation à outrance, la violence, les matchs truqués et d’autres formes de dérives. Aujourd’hui, la fédération indonésienne, qui a 95 ans, s'est éloignée des intentions initiales de son fondateur. L’histoire de l’Indonésie a pourtant démontré que le football ne se limite pas à donner des coups de pied dans un ballon; il peut devenir un outil de résistance face au pouvoir en place. Lors des matchs du FC Rainfall, il n’est donc guère surprenant de voir autour du terrain des banderoles contestataires, des drapeaux de lutte et des chants critiques résonner depuis les tribunes. L'alliance du foot et de la punk attitude Bien que séparées par le temps, ces deux époques partagent une même essence: la résistance. Comme la PSSI de Soeratin, Rainfall et les Deer Troops se posent en antagonisme au football officiel en proposant des matchs à prix accessible, divertissants, sûrs, ouverts à tous sans distinction d'âge, de genre, ni barrière sociale. Ils veulent se démarquer des clubs affiliés à la fédération, jugés soumis à celle-ci, et englués dans le cercle vicieux de la commercialisation. Sans sponsors, FC Rainfall vit et se développe depuis environ deux ans dans le milieu du football alternatif. Propriétaires du club, les Deer Troops jouent un rôle central dans son évolution, chaque décision étant prise avec leur participation. L’argent ne fait certes pas tout, mais il est difficile de nier qu'on finit toujours par en avoir besoin. Ainsi, en plus des contributions collectives permettant de rassembler des fonds pour les besoins du club, les billets d'entrée pour les matchs du FC Rainfall sont vendus entre 15 000 et 20 000 roupies indonésiennes (NdT: entre 0,80 et 1 euro). Est-ce suffisant? La réponse est non. Pour subvenir à ses besoins et élargir son influence, le FC Rainfall a aussi lancé du merchandising et sorti des t-shirts et maillots, en collaboration avec des groupes musicaux – comme The Kuda, groupe punk de Bogor connu pour ses critiques sociales acerbes –partageant les mêmes frustrations et la même passion pour le football. Depuis Jakarta, le groupe Morfem, auteur du titre “Rayakan Pemanang”, a sorti deux maillots en partenariat avec le FC Rainfall, dont l’un est devenu un produit officiel lors de leur tournée au Japon, Terepooteshion Tour. Le groupe punk rock Dongker, de Bandung, a également collaboré avec Rainfall à l’occasion de la sortie de son album Ceriwis Necis. Les bénéfices de ces ventes financent toutes les activités du club, sur et en dehors du terrain. Ces collaborations ne visent pas seulement à couvrir les dépenses, mais aussi à faire connaître le club dans divers milieux. Et cela fonctionne: la popularité de FC Rainfall ne cesse de croître. Fédérer, nouer des liens Leur slogan, “Football Friendship Forever”, illustre aussi leur volonté de nouer des liens au-delà des frontières. Rainfall n’est pas seulement connecté aux clubs alternatifs indonésiens; il a également tissé des relations à l’étranger, notamment avec Shah Alam Antlers FC, club alternatif de Malaisie animé par les mêmes refus. Un déplacement du FC Rainfall en Malaisie a même été envisagé: une rencontre attendue entre deux clubs alternatifs voisins, unis par le même feu contestataire. Revenons au football comme outil de lutte. Nous savons que la fédération de football – aujourd’hui dirigée par Erick Thohir – fut à l’origine un instrument de résistance contre le colonialisme néerlandais. Le chemin parcouru par la PSSI est long: lutte contre la colonisation hier, lutte contre ses propres dérives aujourd’hui. C’est dans ce contexte que le FC Rainfall a vu le jour: par dégoût du football indonésien sous la tutelle de la PSSI. À l’heure où les rivalités toxiques pullulent, où la commercialisation prime et où des matchs sont truqués en toute impunité, Rainfall et ses “Cerfs” se dressent pour rétablir le football comme loisir populaire et outil de lutte. Leur objectif n’est pas la performance sportive, mais celle-ci n’est pas absente pour autant: le FC Rainfall a remporté plusieurs trophées dans diverses compétitions amateurs. Il participe régulièrement à des tournois alternatifs, dont l’un des plus importants est le MayDay Collective Football, organisé chaque 1er mai à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs: un moment idéal pour célébrer le football alternatif et rallumer les braises de la contestation. Des clubs sont venus de Bandung, de Bogor, de Bekasi, de Tangerang, de Jakarta et d’ailleurs pour y participer. Lorsqu’en 2024 Bogor a accueilli l’événement, des milliers de fans ont célébré un football abordable, sûr et résolument contestataire. Beaucoup d’amateurs espèrent voir un jour la création d’une ligue officielle du football alternatif, réunissant des clubs comme FC Rainfall, Middleway, Urbanside, Kalibrug, Port City Wanderers, Fortress VB, FSV Metopen et bien d’autres. Au vu de l’engouement et du réseau qui s’étend entre clubs alternatifs à travers les villes d’Indonésie, une ligue amateur parallèle à la ligue officielle n’a rien d’impossible. Son objectif serait de rendre au football son rôle de divertissement sûr pour tous, et un espace de résistance contre les dérives de la fédération et du gouvernement, en écho à l’esprit de Soeratin dans sa lutte contre le colonialisme. “Faire résonner la voix de la résistance à travers le football” Mais tout dépendra des individus engagés dans ce mouvement alternatif. Chacun possède sa manière et sa stratégie pour exprimer son refus des abus dans le monde du football. Dès lors, une question demeure: jusqu’où le FC Rainfall et les clubs alternatifs indonésiens porteront-ils la colère de leurs supporters? Et quelle attention les acteurs du terrain accorderont-ils aux enjeux qui dépassent le rectangle vert? Pour conclure, je veux exprimer un souhait. À Bogor, ville des pluies imprévisibles, un ciel clair n’est jamais la garantie qu’il ne pleuvra pas. Bien au contraire: il arrive qu’un ciel radieux se transforme soudain en un déluge capable d’emporter tout sur son passage. Puisse le FC Rainfall devenir cette averse, une menace pour cette fédération gangrenée et ce gouvernement arbitraire. Puisse-t-il utiliser pleinement sa popularité comme levier de contestation et faire résonner toujours plus fort la voix de la résistance à travers le football. Pour que tout cela ne se réduise pas, à la fin, à un fanatisme sportif stérile, qui comme toujours finit par ne laisser que des larmes. Traduit du bahasa à l'aide de Deepl, relu et validé par l'auteur

Les informaticiennes : de la dominance de classe aux discriminations de sexe ?
Bien que minoritaires, les informaticiennes sont aujourd’hui trop nombreuses pour apparaître comme des exceptions. Cet article examine la manière dont elles se situent par rapport aux normes de sexe et comment leur représentation de l’informatique a rendu possible leur carrière. L’informatique a la particularité de susciter des représentations ambiguës au niveau du genre. Se saisissant de l’idéologie de l’universel républicain qui leur promet l’égalité entre les sexes, les informaticiennes qui se considèrent comme appartenant au groupe dominant, peuvent s’y retrouver. À l’école, elles peuvent occulter le sexisme tant que leurs résultats sont suffisamment bons. Mais une fois confrontées à une forte concurrence professionnelle, elles ne savent pas décrypter les signaux des rapports sociaux de sexe et réagissent par une autoaccusation qui les renvoie à un statut de dominées.
Alejandro Finisterre, le poète libertaire qui a inventé le baby-foot
Même s’il commence à tomber un peu en désuétude, tout le monde connaît le baby-foot. Il y a encore quelques années, rares étaient les bistrots qui n’étaient pas équipés de cet objet culte. Gamelle, pissette, but des demis: autant de règles que la fédération informelle, écumant les rades des villes et des champs, ont perfectionné bien avant que le baby-foot ne devienne un sport homologué. Ce qu’on sait moins, c’est que son histoire a commencé durant la Guerre d’Espagne et qu’on doit son invention, même si sa paternité a été revendiquée par d’autres, à un jeune poète libertaire galicien, alors âgé de 18 ans. Originaire de la région de La Corogne, Alejandro Campos Ramírez est né en 1919 dans un village appelé Finisterre – du latin finis terrae, la « fin de la terre ». Il avait fait le rêve de devenir un jour un grand architecte, mais il n’avait jusque-là réussi à ne se faire embaucher que comme aide-maçon. Il vivait de ça et de quelques corrections de travaux scolaires, ce qui lui permettait de financer ses études dans un lycée de la capitale. Cependant, sa véritable vocation était la poésie. Dans ce domaine, il commence à se faire connaître sous le nom d’Alejandro Finisterre. Par la suite, il intègre comme apprenti une imprimerie et se rapproche par ce biais de l'univers bohème de ces artistes qu’il admire, comme le poète républicain León Felipe dont il deviendra proche. Alejandro a alors 17 ans et se définit comme un anarchiste pacifiste qui aspire à vivre un jour dans un monde où l’être humain n’éprouvera plus le besoin d’être gouverné par quelque autorité que ce soit. Il baignait dans cet idéal quand a éclaté la Guerre Civile espagnole le 17 juillet 1936. Le brevet n'a pas survécu à la Retirada En novembre 1936, la maison dans laquelle il vivait fut touchée par les bombardements. Resté coincé sous les décombres, il en sort salement blessé à la jambe et avec des problèmes respiratoires. Transporté en zone républicaine, d’abord à Valence puis à l’hôpital de Montserrat, il est resté en convalescence un certain temps. Dans cet ancien hôtel de luxe réquisitionné pour soigner les blessés de guerre du camp antifasciste, il croise la route d'un nombre important d’enfants mutilés; ce qui le touchera au plus profond de sa chair de libertaire. Bien des années plus tard, en 2004, il le racontait à un journaliste de La Vanguardía : « Nous étions en 1937. J’adorais le football, mais j’étais devenu boiteux et ne pouvais pas jouer… Et, par dessus tout, je souffrais de voir ces petits garçons, blessés ou amputés, qui ne pouvaient pas jouer au ballon avec les autres enfants… Je me suis dit: s’il existe du tennis de table, il doit bien pouvoir aussi exister du football de table! Je me suis procuré quelques barres en fer et un charpentier basque réfugié là, Javier Altuna, a façonné les petites figurines de bois. Il fit le coffrage de la table en bois de pin il me semble, et la balle avec un bon morceau de liège aggloméré catalan. Cela permettait un meilleur contrôle de la balle, de pouvoir la bloquer et lui donner de l’effet… » Dans un contexte qui n'était pas propice au jeu, le baby-foot de Finisterre représente aussi une modeste proposition ludique face à l’ignominie de la guerre et du fascisme. Les troupes de Franco gagnaient toujours plus de terrain, menaçant les dernières villes qui n’étaient pas tombées. Le responsable de la CNT-FAI de Monistrol de Montserrat, Joan Busquets, encouragea alors Alejandro Finisterre à breveter son invention. Ce qu’il fit en janvier 1937. Mais le document-papier n'a pas survécu aux rudes conditions de la Retirada. Un de ses compagnons d’hôpital, le militant du POUM Magi Muntaner, a bien tenté de faire breveter au nom de Finisterre le baby-foot en France, mais ce fut infructueux. D’autant que dans l'Hexagone, il se raconte que l’inventeur est un industriel du nom de Rosengart. Lui n’a jamais accordé trop d’importance à cette reconnaissance. « Si je ne l’avais pas inventé moi, quelqu’un d’autre l’aurait fait », confiait-il humblement. D’ailleurs, jusqu’à sa mort, il n'a pas touché un centime de la commercialisation de ce qu'on appelle futbolín en Espagne, taca-taca au Chili ou encore metegol en Argentine. Ce ne fut d'ailleurs pas sa seule invention. Amoureux d’une pianiste, blessée de guerre et réfugiée elle aussi, il inventa pour elle un engin qui lui permettait de tourner les feuilles de partition, en actionnant simplement une pédale. Après la 2e Guerre mondiale, Alejandro Finisterre gagne l’Équateur où il a fondé une revue littéraire, reprenant à son compte l’idée de Jean Cocteau : « la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi ». Après l’Équateur, il vit un temps au Guatemala où il croisera le Che. Là-bas il perfectionne son invention et tente, sans grand succès, de lancer le basket-ball de table. Après le coup d’état militaire de Castillo Armas, téléguidé par la CIA, il part au Mexique où il retrouve son ami León Felipe. Il est resté à ses côtés jusqu’à sa mort en 68. Son arrivée au Mexique est l'objet d'une anecdote rocambolesque puisqu’il échappa aux services secrets espagnols qui venaient de l’arrêter pour le mettre dans un avion direction Madrid. Pour ce faire il avait enveloppé une savonnette dans de l’aluminium, faisant croire à une charge explosive. Ses menaces de faire sauter l’avion lui ont permis d'obtenir que celui-ci soit dérouté vers le Panama. Il rentrera finalement en Espagne après la mort de Franco, en 1976. Quand Alejandro Finisterre est mort en 2007, les enfants du monde avaient déjà remplacé son invention par les consoles de jeux vidéo. Le poète ne s’en plaignait pas. Pour autant, il ne se privait pas de vanter les vertus du baby-foot dont la maîtrise permet de travailler la coordination des mouvements entre la main droite et la main gauche. Mais plus encore, il défendait aussi l'importance de son invention dans le développement de liens d’amitié et de camaraderie en opposition aux jeux vidéos et leur tendance à favoriser le repli sur soi et l'individualisme. Son optimisme l’incitait à croire en de meilleurs lendemain: « Je crois dans le progrès: il y a un instinct humain qui tend vers le bonheur, la paix, la justice et l’amour. Et ce monde un jour adviendra! »

Agence France-Presse (@afp.com)
🇫🇷🌡️ Canicule: la ministre des Sports et de la Jeunesse Marina Ferrari a annoncé ce mercredi sur France 2 que 142 personnes étaient décédées par noyade depuis le 19 juin, alors que la France connaît son troisième épisode d'intenses chaleurs.
Ce n’est pas le manque de motivation qui éloigne les femmes du sport, mais le sentiment d’insécurité - Elle
Pour de nombreuses femmes, la sécurité fait désormais partie intégrante de la routine sportive. Une nouvelle étude britannique révèle l’ampleur du phénomène.

15 avril 1989: La police responsable de la tragédie d’Hillsborough
Quatre ans après le drame du Heysel, où les hooligans de Liverpool avaient été pointés du doigt, le gouvernement Thatcher va se servir de cette tragédie, où 97 supporters ont perdu la vie, pour porter un sérieux coup répressif aux supporters les plus radicaux. Cette instrumentalisation et les mesures prises en réaction ont accéléré la restructuration libérale du football anglais et la bascule dans l'ère du football moderne. Il aura fallu attendre le 26 avril 2016, soit 27 longues années pour l’ensemble de la communauté des fans de Liverpool, pour voir la Justice anglaise rendre un verdict concernant la catastrophe d’Hillsborough, survenue le 15 avril 1989. Deux supporters décèderont après plusieurs années de coma, portant le nombre total à 97 victimes, dont la grande majorité sont mortes écrasées. On dénombrera aussi 766 blessés. Ce devait être une fête pour les fans de Liverpool, venus nombreux à Sheffield pour assister à cette demi-finale de Cup face à Nottingham Forest. Hillsborough, Sheffield, 15h06 Le coup d’envoi du match vient d’être donné et de nombreux supporters des Reds, en retard à cause des embouteillages, sont entassés aux abords de la tribune Leppings Lane End. Située côté ouest du stade Hillsborough, elle semble bien trop petite pour la foule qui continue d'affluer. La police du comté a décidé d’ouvrir une autre entrée pour fluidifier le passage. Mais l’accès en question mène aux gradins inférieurs (blocs 3 et 4) qui sont déjà surpeuplés, alors qu’il reste de la place à d’autres endroits. La pression exercée depuis les tunnels par plusieurs centaines de supporters compriment ceux déjà installés contre les grilles. Le même type de grilles installées quatre ans auparavant dans les stades britanniques. Il s'agissait alors d'une réponse sécuritaire au drame du Heysel, survenu le 29 mai 1985. Censé empêcher les envahissements de terrain et les déplacements entre les tribunes, le dispositif met littéralement les supporters en cage. Alors que le match est commencé depuis 6 minutes à peine, de nombreux appels au secours se font entendre depuis la tribune située derrière les buts de Bruce Grobbelaar. Le gardien des Reds exhorte alors les policiers à ouvrir les grilles. Des dizaines de supporters escaladent pour éviter d’être écrasés, mais beaucoup ne peuvent plus bouger. Dans la tribune, c’est l’asphyxie. On comprend vite qu’il y a des morts. Les flics tardent à réagir pour libérer les supporters de ce cercueil géant. Les journalistes continuent de prendre des photos. Certaines, terrifiantes, montrent des fans suffoquant, comprimés contre les grilles. Nombre de ces supporters qui ont pu s'extirper prodigueront les premiers soins aux victimes sur le bord de la pelouse. Face à l'ampleur du désastre en train de se dessiner, l’arbitre stoppe rapidement la rencontre. 30 years later La police, directement responsable de l’orientation de la foule vers la tribune surchargée, a cherché à se défausser en pointant du doigt l’indiscipline des supporters. On apprendra plus tard que les policiers ont retouché les procès-verbaux pour minimiser leur implication. Leur version sera goulument relayée par The S*n, tabloïd dégueulasse. Dans un dossier publié quatre jours après le drame, les supporters de Liverpool sont décrits comme des ivrognes qui en ont profité pour faire les poches des victimes. Cette insulte publique n’a toujours pas été digérée et ne le sera jamais. Le journal est depuis largement boycotté à Liverpool. Même si cette manipulation des faits n’a jamais vraiment convaincu, il aura fallu attendre 2009 pour que soit mise en place une commission d'enquête indépendante, chargée d'étudier minutieusement le déroulement du drame. Le rapport de 450 000 pages est rendu public en septembre 2012. Il est accablant pour les autorités policières de l'époque. Il provoquera les excuses publiques du premier ministre David Cameron et l'ouverture d'une nouvelle enquête. Elle conclura à la responsabilité de la police, coupable “de graves négligences”, et disculpera les supporters. C'est un soulagement pour les proches des victimes et la communauté du Liverpool FC, même s'il arrive bien tard. Ces résultats, ainsi que ceux de l'opération “Resolve”, chargée de déterminer s'il y a des responsabilités individuelles, ont réuni suffisamment d'éléments pour qu'un procès pour homicide involontaire ait lieu. Il s'est ouvert le 14 janvier 2019 au tribunal de Preston. Responsable des forces de police durant ce funeste 15 avril 1989 à Hillsborough, David Duckenfield est le principal accusé. Un premier verdict, rendu en avril 2019, l'acquittera. Drôle de cadeau d'anniversaire pour les 30 ans du drame. Quelques mois plus tard, cette décision sera confirmée en appel, traduisant le refus farouche, mais pas surprenant, de la justice anglaise de faire payer les responsables policiers. Rapport Taylor Un premier rapport, censé établir les causes de la tragédie d'Hillsborough, avait été commandé par Thatcher au “Lord of Justice”, Peter Taylor. La version définitive a été publiée en janvier 1990. Depuis les années 20, c’est le neuvième rapport portant sur la sécurité des stades et leurs abords. Taylor ne s’en doute peut-être pas mais certaines préconisations de son rapport vont jouer un rôle central dans l'avènement du football moderne. Après le Heysel, l’UEFA avait déjà annoncé sa volonté de supprimer les “terraces”, ces tribunes populaires où on assiste au match debout, plus bruyantes, plus festives et moins faciles à encadrer. Le Rapport Taylor recommande alors un vaste plan de rénovation des stades, afin de les équiper intégralement de places assises pour la saison 94/95. C'est une de ses 76 recommandations pour “sécuriser” les stades et porter un coup fatal au hooliganisme. Même si Taylor estime que le prix des billets doit rester abordable, ce plan de rénovation coûteux – plus d’un milliard de livres – va être le prétexte à une gentrification express et à l’exclusion des supporters les plus pauvres. Il faut ajouter à ce contexte le durcissement répressif, avec le “Football Spectators Act” de 1989. Des mesures d’interdictions de stade vont être prononcées à la pelle. Aujourd'hui encore, seuls les mémoriaux d’Anfield Road et d’Hillsborough, ainsi que les hommages annuels rendus par les supporters de Liverpool, rappellent à tous la tragédie et honorent le souvenir des victimes. Liverpool n’a plus jamais joué un 15 avril. La demande de justice des familles des victimes ne sera jamais satisfaite au sens espéré. Mais le peuple de Liverpool a toujours su dans cette histoire qu'il ne pouvait compter que sur lui-même. Durant plus de vingt-cinq ans, la communauté des Reds dut faire face aux soupçons et aux accusations sordides. Les conclusions des enquêtes ont au moins rétabli cette évidence: les fans des Reds, hooligans ou simple supporters, ne sont en rien responsables de ce qui s'est passé ce jour-là. Mais il reste une cicatrice qui ne se refermera jamais.

Editions Textuel . Livre . Être un père féministe, mission impossible ?
Photographie, archives, musique et danse sont les axes majeurs du catalogue beaux-livres des éditions Textuel fondées en 1995. Deux collections dédiées au débat d’idées nourrissent le catalogue côté sciences humaines.
La canicule favorise la hausse des violences envers les femmes
Plusieurs études montrent que les épisodes de fortes chaleurs peuvent favoriser les comportements violents. La période actuelle, entre canicule, Coupe du monde de football et arrivée des vacances, constitue un terreau particulièrement fertile pour les violences conjugales et domestiques.
31 mars 1883: Le « passing game » ouvrier met fin à la domination des grandes écoles
Cette finale de FA Cup fait partie de ces matchs qui ont contribué à changer la face du football. Remportée par le Blackburn Olympic face aux Old Etonians (2-1), elle annonce deux changements majeurs: la fin de la suprématie des grandes écoles et l’avènement du “passing game”, accélérant aussi le passage au professionnalisme. En mars 2020, Netflix sortait la série The English Game qui revient sur cet épisode majeur et le replace dans son contexte social. Abordé dans les ouvrages de Paul Dietschy ou Mickaël Correia, ce virage de l'histoire du football reste relativement méconnu. Ce 31 mars 1883, pour cette finale opposant les Old Etonians aux ouvriers du Blackburn Olympic, l’Angleterre se prépare à voir une nouvelle fois une équipe composée de sportsmen de la haute société anglaise dominer la partie sur le Kennington Oval, comme c'est le cas depuis sa première édition en 1872. Comme son nom l’indique, l'équipe des Old Etonians est composée d’anciens élèves d’Eton. La Cup est une propriété de ces équipes de “Old boys”, ces anciens élèves des grandes écoles ou des universités prestigieuses: Harrow, Charterhouse School, Eton ou Oxford. Des noms de clubs quelque peu tombés dans l'oubli aujourd’hui, que ce soit pour les Wanderers (ex Forest FC), Oxford University AFC, Royal Engineers AFC, les Old Carthusians FC, les Old Etonians FC ou encore Clapham Rovers. Pourtant la saison précédente, en guise d'alerte, une autre équipe d'ouvriers du Lancashire, les Blackburn Rovers, avaient déjà fait sensation en étant battus de justesse en finale, également par les Old Etonians (1-0). Le football était déjà en train de se développer au sein de la classe ouvrière, les équipes du nord industriel rattrapant leur “retard” à une vitesse phénoménale et provoquant de l'inquiétude jusqu'au sommet de la Fédération. La Football Association est en effet tenue par cette même élite issue des grandes écoles, là où les règles du football ont été inventées. Leurs clubs voient leur domination et leurs privilèges menacés, à l'image des craintes de l’upper middle class britannique causées par l'accès des ouvriers qualifiés au processus électoral depuis 1867. Opposition de classe et de style La finale de la FA Cup 1883, jouée devant 8000 personnes, symbolise donc ce passage d’un football globalement confisqué par l'élite sociale du sud du pays, à un football qui se démocratise sous l’impulsion du patronat industriel du nord. Celui-ci y voit autant un nouveau potentiel de profits qu'un bon moyen de contrôler les loisirs des ouvriers. La réduction du temps de travail hebdomadaire et l'obtention du week-end chômé vont contribuer au développement du football au sein de la working class. [caption id=attachment_8749 align=alignright width=386] L'équipe du Blackburn Olympic de 1883[/caption] Emmenés par leur manager-joueur Jack Hunter, tous les joueurs du Blackburn Olympic travaillent à plein temps dans l'industrie du coton. L'opposition de classe entre les deux équipes se traduira aussi dans les styles jeu proposés. Pour Jonathan Wilson, cette finale de 1883 marque le “baroud d'honneur du jeu de dribble”, style dominant des premières heures du football. Ce “dribbling game” consistait grosso modo à porter la balle jusqu’à ce que le joueur la perde. Un style rudimentaire qui s'inscrivait dans la continuité des jeux traditionnels où la balle était portée à la main. En plus de ne pas être collectif, ni très créatif, il faut reconnaître que ce style de jeu collait parfaitement à l’idéologie individualiste de la bourgeoisie. Les premiers clubs ouvriers vont alors s’approprier et interpréter le football en apportant cette variante non négligeable de la passe. En plus de lui donner une dimension réellement collective, la passe améliore la qualité du jeu et l'efficacité. On imagine bien que ce “passing game” des premières heures devait être un jeu de passes assez simpliste. David Goldblatt, dans son The Ball is Round, écrit que le jeu du Blackburn Olympic, à l'image d'autres équipes du Lancashire, consistait en une “alternance de longues passes et de courses vigoureuses”. Paul Dietschy appuie l'idée que “l'art de la passe consistait bien souvent en un kick and rush peu subtil”. A partir des compte-rendus de l'époque, Jonathan Wilson nous permet dans son livre La Pyramide inversée de nous imprégner un peu plus de cette fameuse finale: “Une blessure réduisit les Old Etonians à dix en début de match, mais il est de toute façon improbable qu'ils aient été capables de résister à la tactique inédite de l'Olympic, qui échangeait de longues passes d'aile à aile. Le but de la victoire, inscrit à la fin de la prolongation, reflétait le match tout entier: une transversale venue de la droite de Tommy Dewhurst (un tisserand) trouva Jimmy Costeley (un filateur) qui s'était avancé dans l'espace sur le flanc gauche. Costeley eut le sang-froid nécessaire pour battre J.F.P Rawlinson dans le but des Old Etonians.” Vers la fin de l'ère amateur On se doute que le Blackburn Olympic n’était pas le seul club à pratiquer le “passing game”. Selon Jonathan Wilson, le jeu de passe avait commencé à déteindre sur le style de certaines équipes issues des grandes écoles comme les Old Carthusians, vainqueurs de la FA Cup 1881. C'est toutefois en Écosse que cette façon de jouer, dont la paternité est attribuée au mythique Queen's Park, a été façonnée. On parlait alors de “jeu de combinaison”. Mais le Blackburn Olympic est le premier club à remporter la FA Cup, le titre suprême, avec une identité essentiellement basée sur le jeu de passe. Ce qui est largement suffisant pour en faire un club historique même s’il a disparu à peine six ans après cet exploit, au dépens des Blackburn Rovers, beaucoup plus populaires. Vécue comme un traumatisme bourgeois, cette défaite des Old Etonians n'a pas été digérée au sein de la Football Association qui n'a pas manqué d'accuser l’Olympic Blackburn de rémunérer ses joueurs. Une pratique totalement illégale qui a mené certains clubs comme Preston North End à se faire exclure de la compétition. Concernant Blackburn, Paul Dietschy parle du “broken time payment” qui a permis aux joueurs de s'absenter de l'usine pour préparer la demi-finale et la finale, grâce à une compensation salariale. Si les notables de la FA et des clubs issus des grandes écoles étaient tant attachés à la pratique amateur du football, c'est aussi qu'il s'agissait d'un puissant levier pour garantir ses intérêts et maintenir la classe ouvrière à l'écart des terrains. Pour des ouvriers de la fin du 19e siècle, l’amateurisme est un luxe. Beaucoup n’ont pas le loisir de pouvoir s’entraîner durant la semaine. S'absenter du travail pour s'entraîner ou jouer engageait une perte de salaire, idem en cas de blessure. Une situation intenable qui les a poussé, avec leurs dirigeants, à revendiquer d'être payés pour jouer, ou du moins que leurs absences au travail soient dédommagées. Le football britannique va connaître un conflit larvé sur cette question. Et, face à l'obstination des partisans de l'amateurisme, les clubs du bassin industriel du nord finiront par rompre avec la FA. Cela va irrémédiablement accélérer l’avènement du professionnalisme en 1885 et la création de la première ligue professionnelle en 1888. Une mutation qui finira par acter la disparition définitive des équipes de “Old boys” du devant de la scène. **************************** A lire: The English Game: Et le patronat du nord industriel remporta le match

Les incendies en France provoquent “le plus grand exode depuis la Seconde Guerre mondiale”
Alors que les feux continuent de faire rage en Gironde et se rapprochent de Bordeaux, plus de 220 000 personnes ont dû être évacuées dans le sud-ouest de la Fra...

La feminisation d'une profession est-elle le signe d'une baisse de prestige ?
RésuméLorsque des femmes commencent à exercer une profession supérieure, des discours dépréciatifs sont tenus. Ils visent les professionnelles et l’activité, qui subiraient une dévalorisation. La même réaction est observable quand les effectifs féminins augmentent ou dépassent ceux des hommes. Une analyse qui prend en compte des représentations et des données d’enquête, qui intègre la dimension de la comparaison entre les époques, les professions et les sexes, permet de saisir les enjeux d’un discours récurrent. On distingue ce qui relève de stratégies pour éliminer la concurrence et ce qui renvoie à des évolutions d’ordre social et institutionnel. Certaines apparaissent comme problématiques, mais le processus de féminisation n’est pas en cause. Par ailleurs, les femmes n’occupent pas, dans l’ensemble, les positions les plus valorisées et les moins exposées. Le poste détenu, la spécialité, le mode d’exercice, qui impliquent plus ou moins de disponibilité pour la sphère privée, seraient aujourd’hui des lignes de partage. Les situations et les choix concrets des femmes et des hommes sur le lieu de travail et dans la famille, sont-ils susceptibles de questionner les divisions et les hiérarchies traditionnelles ?
Plus d'ascension professionnelle en cours de carrière, mais pas pour tout le monde
Les travailleurs connaissent davantage de changements au cours de leur carrière aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, mais les femmes et les ouvriers se heurten…

POLITEIA#32 | La France championne du monde, une victoire du foot de cité ? | Stéphane Beaud
Pour une autre utilisation du terme « Sportwashing »
Le terme “sportwashing” s'est imposé depuis quelque temps, principalement pour décrire les interventions intéressées des États du Golfe dans le football mondial. Valerio Moggia du média Pallonate in Faccia en propose une lecture critique et incite ses collègues journalistes à l'utiliser avec prudence. Dans le monde du football, peu d'expressions se sont autant répandues ces dernières années que “sportwashing”. Les Coupes du monde en Russie et au Qatar lui ont donné une grande visibilité et la compétition de 2034 en Arabie saoudite la popularisera encore plus. Si dans le champs académique, ce terme est de plus en plus critiqué pour son caractère trop vague et ses connotations ethnocentriques, il reste très populaire dans le contexte médiatique: les journalistes utilisent très souvent le mot sportwashing, très commode et facile à comprendre. C'est en 2015 que le terme a été inventé par l'activiste Rebecca Vincent dans le cadre de la campagne “Sport for Rights”. Elle protestait alors contre l'utilisation politique du sport par le régime azerbaïdjanais d'Ilham Aliyev, à l'occasion de la première édition des Jeux européens, à Bakou. Les fans de football sont relativement au fait du “sportwashing” en Azerbaïdjan. Le gouvernement d'Aliyev a construit pour les Jeux un stade de 70 000 places qui a ensuite accueilli le Championnat d'Europe des moins de 17 ans 2016, la finale de l'Europa League 2019, puis trois matchs de l'EURO 2020. C'est aussi le stade du Qarabağ FK, une équipe accusée d'être un outil du régime dans sa revendication du Haut-Karabagh. [caption id=attachment_16744 align=alignright width=400] Manifestation à Bakou en 2013 (©David Mdzinarishvili / Reuters)[/caption] Qu'est-ce que le sportwashing? Selon Rebecca Vincent, il s'agit d'un instrument permettant à un pouvoir autoritaire de laver son image en utilisant un événement sportif, et ainsi gagner une bonne réputation aux yeux du monde entier. La popularité de ce terme est liée à l'évolution globale du sport business ces dernières années, où des gouvernements dictatoriaux peuvent utiliser leur pouvoir économique pour y influer et, par conséquent, accroître leur influence politique. C'est le cas de la Russie, de la Turquie, de la Chine, du Qatar et de l'Arabie saoudite, pour ne citer que quelques exemples. “Sportwashing” est aussi un mot accrocheur et intuitif, car il est aisé de le relier à une galaxie de termes similaires: greenwashing, pinkwashing, rainbow-washing. Tous ces termes véhiculent clairement le même message: l'utilisation de quelque politique écolo, pro-femmes ou pro-LGBTQ+ pour couvrir et “blanchir” un comportement plus discutable. Pourtant, quelque chose ne va pas dans cet usage. Le sportwashing n'est pas une nouveauté Bien que ce mot n'ait pas plus de neuf ans, le concept qui le sous-tend est bien plus ancien. La Coupe du monde de 1978 en Argentine ou les Jeux olympiques de 1938 à Berlin peuvent être considérés comme ses ancêtres. L'historien Paul Christensen, professeur d'histoire grecque ancienne à Dartmouth (États-Unis), a déclaré à Sports Illustrated que l'on peut même faire remonter le sportwashing aux Jeux olympiques de l'Antiquité. En 416 avant J.-C., Alcibiade a dépensé beaucoup d'argent pour participer aux courses avec sept chars différents, remportant une première, une deuxième et une quatrième place. Alcibiade était un homme politique athénien et, à l'époque, Athènes perdait la guerre du Péloponnèse contre Sparte. Il a utilisé son argent pour donner l'image d'une Athènes encore prospère et en bonne santé. “Il s'agissait d'une manœuvre géopolitique à part entière”, estime Christensen. Le sportwashing est aussi considéré comme une nouvelle façon de parler de soft-power, défini par Joseph Nye comme le fait de “faire en sorte que les autres veuillent les résultats que l'on veut”. Cependant, comme l'explique Jules Boykoff, les deux concepts sont très différents. Dans son analyse fondamentale du phénomène du sportwashing, il explique que l'approche du soft power néglige le rôle de la population: les dynamiques internes au pays sont “centrales pour comprendre le sportwashing et ses répercussions”. Il ajoute qu'elle “peut certainement ouvrir la voie à des interventions militaires ou à leur intensification”, tandis que le soft-power ne se répercute pas dans le hard-power. Une perspective ethnocentrique Un des arguments majeurs pour arrêter d'utiliser le mot sportwashing est le fait qu'il se réfère toujours à des pays non occidentaux: l'Arabie saoudite fait du sportwashing, tout comme le Qatar, la Russie, la Chine, l'Azerbaïdjan, etc. Mais les Jeux olympiques de Londres en 2012 ont fait un large usage de la diplomatie sportive, de même lors de la finale de l'EURO 2020 en Angleterre. Le sport a été un élément essentiel pour les États-Unis pendant la Guerre froide, tout comme il l'était pour l'URSS; Emmanuel Macron a utilisé sa proximité avec Kylian Mbappé comme outil de propagande pour l'élection présidentielle de 2022. Comme l'a écrit Nicola Sbetti - professeur de sport et de politique internationale à l'Université de Bologne - sur The Sport Light, c'est “une expression utilisée avec une intention politique claire, à savoir: blâmer l'instrumentalisation du sport par un pays dont la conduite morale n'est pas appréciée”. [caption id=attachment_16743 align=alignright width=400] Manifestation en défense du droit à l'avortement, à Austin en juin 2022 (©Evan L'Roy / The Texas Tribune)[/caption] Dans son utilisation médiatique, la différence entre soft-power et sportwashing est essentiellement motivée par des raisons politiques: le premier concerne les démocraties libérales (généralement les pays du monde occidental), le second les régimes autoritaires. D'un côté, il y aurait le bon usage de la politique sportive; de l'autre, le mauvais. La question n'est pas autant lié aux droits de l'Homme que nous le pensons. En 2022, beaucoup ont protesté contre la Coupe du monde au Qatar, et beaucoup d'autres font de même avec la Coupe du monde 2034 en Arabie Saoudite, mais qu'en est-il de l'édition 2026 dans les États-Unis de Trump? De nombreux matchs se dérouleront dans les stades texans de Dallas et Houston, dans un État où l'avortement est illégal depuis 2022. Ces dernières années, des lois contre les droits des LGBTQ+ ont été votées au Texas et en Floride qui hébergera aussi certains matchs de la Coupe du monde au Hard Rock Stadium de Miami. Il est difficile d'imaginer les mêmes manifestations que celles qui ont eu lieu au Qatar il y a deux ans. Le sportwashing ne sert plus seulement à “se purifier” En 2015, le terme est né pour décrire une utilisation spécifique du sport par les régimes autoritaires, visant à faire bonne impression à l'extérieur. Mais aujourd'hui, le sportwashing est utilisé en relation avec différentes nouvelles stratégies, comme l'a encore souligné Boykoff: “De nouvelles formes de sportwashing sont en train d'émerger, avec des régimes autoritaires controversés qui financent des équipes, des compétitions et des événements dans des États démocratiques”. Stanis Elsborg a écrit que ce concept “simplifie à l'extrême et ne parvient pas à saisir la complexité des politiques sportives très sophistiquées de nombreux régimes autoritaires”. Vladimir Poutine a utilisé des événements sportifs - comme les Jeux d'hiver de 2014 à Sotchi et la Coupe du monde de football de 2018 - pour influencer et consolider une nouvelle identité nationale russe, et pas seulement pour vendre une bonne image du pays à l'étranger. Les stratégies sportives du Qatar et de l'Arabie Saoudite s'inscrivent dans le cadre d'un projet plus vaste de nation-building et de diplomatie internationale. Bien sûr, ils veulent se légitimer aux yeux de la communauté internationale, mais l'enjeu va bien au-delà. Avec le plan Vision 2030, le gouvernement de Riyad vise à diversifier son économie, à promouvoir le tourisme, à attirer de nouveaux investisseurs et à moderniser le pays, tant sur le plan des infrastructures que sur le plan social (en ciblant tout particulièrement les jeunes générations car 63% des Saoudiens ont moins de 30 ans). Le divertissement sportif est un facteur clé de ce projet, et le football est le sport le plus populaire parmi les jeunes Saoudiens. Que pouvons-nous utiliser à la place de “sportwashing”? Sachant que le terme est controversé et simpliste, quelle est la meilleure alternative? Comme nous l'avons vu avec Boykoff, le soft-power n'est pas un bon substitut, car les deux termes sont trop différents et l'évolution récente du concept de sportwashing complique encore leur rapport. “Politique sportive” - utilisée dans cet article - ou “diplomatie sportive” peuvent être des solutions valables, mais il est peu probable de les voir atteindre la même popularité que “sportwashing”, parce qu'ils sont plus “softs” et ne portent pas la condamnation morale implicite du terme original. Ce n'est pas nécessairement un problème pour le discours académique, mais pour les militants des droits de l'homme et les ONG, le sportwashing a une valeur intrinsèque irremplaçable: il indique non seulement que nous parlons d'une utilisation politique du sport, mais aussi que nous ne sommes pas d'accord avec elle. Une solution possible consiste donc à continuer à utiliser sportwashing, mais en élargissant sa référence à tous les pays qui exploitent le sport à des fins de propagande. Nous devons reconnaître que si le sportwashing a une existence réelle, alors il ne peut pas être l'apanage des régimes autocratiques. Ceci est d'autant plus vrai à une époque où les dites valeurs occidentales sont constamment sapées et remises en question par les pays occidentaux eux-mêmes: liens économiques avec les dictatures du monde entier, incapacité à faire face au massacre en cours à Gaza, politiques brutales à l'encontre des migrants en Europe et en Amérique du Nord, montée des partis d'extrême droite qui visent à restreindre les droits civiques. Cette supériorité morale n'existe plus aujourd'hui, si tant est qu'elle ait un jour existé. En tant que journalistes, nous devons adopter une position claire: si nous voulons continuer à utiliser le mot sportwashing, nous devons avoir à l'esprit toutes ses controverses et accepter que les démocraties occidentales ne sont souvent pas si différentes des régimes autoritaires. La Coupe du monde 2030 réunira l'Espagne et le Portugal, mais aussi la monarchie absolue du Maroc; le championnat d'Europe 2032 sera une collaboration entre l'Italie et la Turquie d'Erdoğan: une narration sportive réfléchie ne peut pas être naïve à ce sujet. Sinon, il vaut mieux utiliser des mots différents. Why We Should Stop Using the Word Sportwashing, newsletter The Beautiful Shame
